György Ligeti (1923-2006)

György Ligeti,  compositeur  autrichien  d'origine hongroise, est né en 1923 à  Dicsöszentmarton,   ville  située  aujourd'hui  en  Roumanie (Transylvanie).  Ses  maîtres  sont Ferenc Farkas, Sandor Veress et Pal Jardanyi à l'Académie  Franz  Liszt de Budapest où il étudie de 1945 à 1949.  Il y  enseigne  lui-même jusqu'à son départ de Hongrie au moment des événements de  1956.  Il  émigre  alors  à  Vienne  où il résidera jusqu'en 1969. En  1957-1958,  il  travaille  à  Cologne,  au Studio de Musique électronique  de  la  Radio  (WDR), avec Karlheinz Stockhausen, Pierre Boulez, Luciano Berio, ou encore Mauricio Kagel. Durant les années 60, Ligeti enseigne aux cours d'été de Darmstadt et à l'Académie de Musique  de  Stockholm.  Depuis 1973, il est professeur de composition  à l'Ecole supérieure de Musique de Hambourg. A ses débuts,  le  style  de Ligeti est marqué par l'influence de trois compositeurs : Béla Bartòk, Igor Stravinsky et Alban Berg.  Avec ses  oeuvres  pour  orchestre,  Apparitions  (1958-1959)  et Atmosphères (1961), Ligeti développe un style musical qui est caractérisé  par  une  polyphonie dense (micro-polyphonie) et des formes statiques. Un  style   nouveau   se   dégage  d'Aventures  (1962-1963) :  Ligeti parle alors de « style haché » à  propos  de  cette  oeuvre.  Une  synthèse des deux tendances se  réalise  dans  le Requiem (1963-1965) et Lontano (1967). Au cours des années 1970, son écriture polyphonique se fait plus mélodique et plus transparente, comme on peut le remarquer dans Melodien ou dans Le Grand Macabre, opéra-clé de la seconde moitié du XXe siècle.
Reconnu comme l'un des compositeurs les plus imaginatifs de son temps, l'un des plus grinçants, mais aussi l'un des plus virtuoses, il se lance, à 60 ans, dans une série d'Etudes (1985-95), chef-d'oeuvre de la littérature pianistique contemporaine. A partir de cette époque, il développe une technique de composition aux rythmes complexes influencée à la fois par les polyphonies anciennes et différentes musiques ethniques. « Mes compositions échappent à toute catégorisation. Elles ne sont ni tonales, ni atonales et certainement pas postmodernes », déclare-t-il à la fin de sa vie. György Ligeti est mort le 12 juin 2006.

GYÖRGY LIGETI
par Philippe Abèra

 « Je suis né en Transylvanie et suis ressortissant roumain. Cependant, je ne parlais pas roumain dans mon enfance et mes parents n'étaient pas transylvains. (...) Ma langue maternelle est le hongrois, mais je ne suis pas un véritable Hongrois, car je suis juif. Mais, n'étant pas membre d'une communauté juive, je suis un juif assimilé. Je ne suis cependant pas tout à fait assimilé non plus, car je ne suis pas baptisé. »

Né le 28 mai 1923 avec des ascendances juives et allemandes (ses parents portaient les noms de Auer et Schlesinger), Ligeti a vécu au croisement de différentes cultures, langues, nationalités et religions: dans la région de sa ville natale (Dicsöszentmárton, aujourd'hui Tirnaveni), la population parlait le hongrois et l'allemand, mais elle devint roumaine en 1920, comme toute la Transylvanie. La famille ayant déménagé en 1929 dans la capitale de la région, Cluj (Klausenburg en allemand, Kolosvár en hongrois), Ligeti y fera ses études et y apprendra le roumain. Comme ressortissant hongrois et comme juif, il affrontera bien des problèmes à partir de 1933 (la moitié de la Transylvanie, dont Cluj, redeviendra hongroise en 1940): il se voit notamment refuser l'entrée à l'Université de Kolosvár en 1941 où il désirait suivre des cours de physique. En 1944, les juifs doivent porter l'étoile jaune et sont victimes de déportation de masse (le père et le frère du compositeur mourront dans les camps, seule sa mère en reviendra vivante). Engagé de force par l'armée pour remplir des tâches utilitaires, Ligeti échappe par deux fois à la mort, en changeant de compagnie d'abord, puis en fuyant la sienne ensuite. L'appartement familial vers lequel il revient est alors occupé par des étrangers; c'est là qu'il retrouvera sa mère, rescapée du camp d'Auschwitz-Birkenau. Quittant Kolosvár (qui redevient roumaine et s'appelle à nouveau Cluj) après la guerre, Ligeti va commencer des études supérieures de musique à l'Académie Franz Liszt de Budapest où il aura pour professeurs Sándor Veress, Pál Jádrányi et Ferenk Farkas.

Un apprentissage musical chaotique
Son apprentissage de la musique connaît les mêmes vicissitudes: son père le destine à la carrière scientifique qu'il n'a pas pu embrasser lui-même, et le petit György ne reçoit que des cours de solfège à l'âge de six ans. Profitant du fait qu'un professeur de violon remarque les dons de son frère Gábor, de cinq ans son cadet, il obtient des cours de piano après avoir voulu apprendre lui aussi le violon (il a quatorze ans, et la famille Ligeti ne possède pas de piano!). Il écrit d'emblée des pièces pour son instrument, se laisse impressionner par des poèmes symphoniques de Richard Strauss et se jette dans la lecture d'un traité d'orchestration de Siklós, entamant la composition d'un quatuor à cordes et d'une symphonie (Ligeti raconte que dès son plus jeune âge, il entendait de la musique intérieurement, pensant que c'était le lot de chacun).
L'étude approfondie de l'harmonie et du contrepoint ne sera possible qu'après la guerre à l'Académie de Budapest, entre 1945 et 1949. Ligeti a évoqué le début de ses études, marqué par l'apparition d'un drapeau noir au-dessus de l'Académie qui signifiait la mort de Bartók en Amérique, et sa rencontre avec György Kurtág, venu étudier là comme lui. Grâce à l'appui de Kodály, Ligeti enseigne l'écriture dès 1949 et rédige deux traités d'harmonie qui feront plus tard référence. Toujours à l'incitation de Kodály, il entame des travaux ethnomusicologiques en Transylvanie, profitant de son bilinguisme. Il écrit de nombreuses œuvres, certaines inspirées par le folklore, d'autres plus ésotériques qu'il garde par-devers lui. Si la période qui suit immédiatement la fin de la guerre est encore relativement libérale, malgré de nombreuses manipulations politiques, à partir de 1948, le stalinisme s'abat brutalement sur la Hongrie, conduisant à une véritable répression et à une censure culturelle généralisée: les œuvres les plus audacieuses de Bartók sont interdites, comme toute la musique moderne; les radios occidentales sont brouillées, les échanges quasi impossibles. Ligeti avouera lui-même un certain radicalisme politique et artistique durant cette période; il fonde son rejet de tout système coercitif dans l'une et l'autre sphère. Après la révolution de 1956, réprimée par les troupes soviétiques, Ligeti s'enfuit clandestinement avec sa femme et se réfugie en Autriche.

Humour et tragédie
C'est le point final d'une histoire personnelle mouvementée qui fonde, bien qu'en partie secrètement, les choix esthétiques du compositeur. La dimension tragique, dans sa musique, est travestie sous des traits ironiques ou humoristiques, comme l'expressivité est toujours médiatisée par un travail de construction poussé à l'extrême. Sa musique échappe au pathos immédiat comme aux systèmes fermés sur eux-mêmes; elle se veut iconoclaste justement en ce qu'elle joue sur la contradiction, les formes de dérision renvoyant à une sensibilité où les nerfs sont à vif. Cet esprit critique, volontiers provocateur, Ligeti se l'est appliqué à lui-même en échappant aux catégories dans lesquelles il risquait de se laisser enfermer; la technique bouscule l'expression spontanée et lui donne une dimension autre. Sa défiance vis-à-vis d'une mise en scène pathétique du sujet, que l'on pourrait qualifier d'anti-romantique, est adossée aux tragédies que Ligeti a vécues. À l'exemple d'un Celan, cette expression subjective meurtrie par l'histoire est recomposée dans la langue musicale, dans une langue qui n'est jamais une « forme de représentation ». L'exemple le plus explicite de cette démarche est une «œuvre» qui fut perçue comme une véritable provocation au moment de sa création à l'occasion de la remise d'un prix officiel à Hilversum: le Poème symphonique pour cent métronomes (1962). Le titre est déjà, en soi, porteur de multiples significations teintées d'ironie; le processus qui conduit inexorablement à l'extinction du mouvement des métronomes, après un début chaotique puis des superpositions de structures rythmiques différentes, en grande partie aléatoires, transforme les objets mécaniques en véritables personnages (là où les individus avait été transformés en objets); il possède une réelle force expressive, une force tragique, comme un souffle de mort qui atteint de façon implacable chacun des cent métronomes jusqu'au dernier râle du dernier d'entre eux. Mais Ligeti n'a rien dit des significations cachées d'un tel processus d'anéantissement, plus éloquent qu'une musique pathétique dans laquelle l'intégrité du sujet donnerait l'impression d'être préservée. Le Requiem composé peu après entre 1963 et 1965 est peut-être la seule œuvre de Ligeti où cette expression de la tragédie humaine apparaît directement, dans une forme monumentale, même si elle est composée dans un contrepoint d'une extrême complexité.

Bibliographie et discographie

On trouve en français un choix de textes de Ligeti réalisé par lui-même: Neuf essais sur la musique, traduits par Catherine Fourcassié, éditions Contrechamps, Genève, 2001.

Il existe un livre de Pierre Michel intitulé György Ligeti, compositeur d'aujourd'hui, qui contient un entretien avec le compositeur: éditions Minerve, Paris, 1985.

Un essai récent de Joseph Delaplace, György Ligeti, un essai d'analyse et d'esthétique musicales, Presse Universitaires de Rennes, 2007.

La Revue Contrechamps avait consacré un numéro à Ligeti en 1993, avec des études sur sa musique (n° 12/13, épuisé).

Il existe plusieurs livres en anglais et en allemand. On notera l'édition complète des écrits de Ligeti chez Schott/Fondation Paul-Sacher, parue récemment en trois volumes.

L'œuvre complète de Ligeti a fait l'objet d'une série de disques financée par un mécène et admirateur du compositeur: commencée chez Sony elle s'est poursuivie chez Teldec et fait appel aux meilleurs interprètes de sa musique.
 

Oeuvres:

  • Dix pièces pour quintette à vents (1968) + d'infos
  • Drei Stücke pour deux pianos (1976) + d'infos
  • Ejszaka pour choeur mixte a cappella (1955) + d'infos
  • Etudes pour piano (1er livre) Désordre, Cordes vides, Touches bloquées (1985) + d'infos
  • Etudes pour piano (1er livre) Fanfares (1985) + d'infos
  • Etudes pour piano (1er livre) Arc-en-Ciel, Automne à Varsovie (1985) + d'infos
  • Fragment pour ochestre de chambre (1961) + d'infos
  • Magany pour choeur mixte a cappella (1946) + d'infos
  • Melodien (1971) + d'infos
  • Papainé pour choeur mixte a cappella (1953) + d'infos
  • Poème symphonique pour 100 métronomes (1962) + d'infos
  • Quatuor à cordes no 1 "Métamorphoses nocturnes" (1954) + d'infos
  • Quatuor à cordes no 2 (1968) + d'infos
  • Ramifications pour ensemble (1969) + d'infos
  • Reggel pour choeur mixte a cappella (1955) + d'infos
  • Six bagatelles pour quintette à vents (1953) + d'infos
  • Trio pour violon, cor et piano (1982) + d'infos
  • Zehn Stücke pour quintette à vent (1968) + d'infos

Concerts SMC Lausanne: