Voyage IV

Extasis pour accordéon et ensemble
2000, Toshio Hosokawa

Comment entendre les sons de la nature ? Toshio Hosokawa se réfère ici à un haïku de Bashô : « Calme et serein / Le son de la cigale / Pénètre le rocher. » Nous entendons alors l’énergie d’un environnement sonore vivant : la stridence de la cigale, à la fin de l’été, entre dans la plénitude de la pierre qu’elle emplit de son calme.

Mais composer, c’est surtout écrire un son exprimant l’absence – ou le retrait – de tous les autres. C’est écrire un son traversant son propre silence et reflétant un monde d’abondance : « Le son et le silence ne sont qu’un. Un son profond possède un silence profond, et réciproquement. » Dans cette profondeur, le son, à la surface du langage musical, s’extrait du magma pour y retourner – à l’image de l’océan. Tout traduit dans sa musique en effet une rumeur de la nature, spontanée et intuitive, la « vapeur d’eau d’un délicat nuage ». Et Hosokawa d’évoquer les nuages de couleurs de Rothko ou ceux qui disparaissent à l’horizon dans les toiles de Turner. La musique est devenue nature : authentique paysage sonore.

Les liens entre les motifs et les trames sonores (mais aussi la division entre accordéon et ensemble dans cette œuvre) correspondent aux liens entre dessin et nature, homme et univers, vie et mort, rêves et réalités. Mais le son, en tant que dessin, ne peut exister sans ériger de plans, sur des niveaux différents toutefois, comme un modèle de l’univers visant une synthèse. Il nécessite un espace où se déploie une ligne à laquelle revient souvent Hosokawa. Les plans se confondent alors et la trame sonore définit désormais un espace à parcourir. Extasis : ce qui, hors de soi, dans l’exaltation, témoigne d’une inspiration taoïste, où le conflit du yin et du yang atteint l'harmonie –  l’Un – et où les souffles de l’accordéon et de l’ensemble – ceux du vent et de la respiration –  s’unissent.

Dans la calligraphie Zen, le geste ne commence pas sur le papier, mais dans l’air. Un trait importe moins que la concentration qui libère le geste. Le "ma", l’interstice, est cet espace plein et dense laissé à sa blancheur, auquel il serait aisé de tout rapporter : interstice entre shô [orgue à bouche] et accordéon, entre consonance et dissonance, entre fort et faible, entre haut et bas, entre Orient et Occident... Cet interstice, silencieux, où les lignes parallèles tissent d’infimes variations de rythme, de hauteur, de registre ou de phrasé, est l'essence de cette musique et de ses fluctuations harmoniques. L’enchevêtrement des lignes perpétue également, sur un autre plan, la métaphore visuelle de la calligraphie. Hosokawa révèle alors l’influence des concepts fondamentaux du Gagaku, l’ancienne musique de cour du Japon, où la plénitude du shô s’oublie derrière l’ensemble instrumental.

Rédaction de la notice : William Blank

Concert SMC Lausanne: