Dix pièces pour quintette à vents

1968, György Ligeti

Composées parallèlement au Deuxième Quatuor à cordes, les Dix Pièces pour instruments à vent constituent une série de miniatures où alternent des morceaux d'ensemble et des morceaux solistiques, véritables concertinos dédiés à chacun des cinq musiciens. La deuxième pièce met ainsi la clarinette sur le devant de la scène, la quatrième est réservée à la flûte, la sixième au hautbois, la huitième au cor, et la dernière au basson. Dans ces pièces paires, l'écriture du soliste est extrêmement virtuose, visant les limites mêmes de la réalisation technique, ce qui renvoie chez Ligeti à l'idée d'une expressivité poussée à ses extrêmes. Parmi les pièces de groupe, on notera un intérêt manifeste pour la rencontre de certains timbres dans l'extrême-aigu, rencontres qui produisent des interférences, appelées sons différenciels, qui se substituent aux sons notés (ils peuvent être douloureux pour l'oreille!). On les trouve dans la conclusion de la première pièce, et surtout dans la neuvième, réservée au piccolo, au hautbois et à la clarinette. Ligeti raconte qu'il avait entendu enfant de tels sons différenciels en écoutant les voix de jeunes filles hongroises chantant de faux unissons. Ce phénomène qui lui paraissait alors étrange et fascinant, il le comprendra physiquement en travaillant dans les studios électroacoustiques. On retrouve par ailleurs une écriture de textures propre au Ligeti de cette période, où les mouvements mélodiques indépendants de chacun des instruments, dans des vitesses et des rythmes légèrement différents, créent des entrelacs où l'on ne distingue plus les voix individuelles. Il existe un rapport entre ces micropolyphonies et les sons différenciels: on entend le produit des rencontres non comme la synthèse ou la somme des notes mises en jeu, mais comme leur métamorphose dans une dimension nouvelle – une harmonie résultante, douce ou déchirante.
Ces Dix Pièces forment un kaléidoscope de figures ramenées à des traits génériques – mélodie, accord, échos, figurations, passages, etc. – qui sont constamment recombinés ensemble. Il y a là un mélange entre une pensée du développement fondée sur des motifs caractéristiques et une pensée du collage brassant les éléments afin de leur donner des formes toujours nouvelles. C'est ce qui permet à Ligeti des sautes stylistiques qui renvoient à des changements d'expression, à des alternances entre le trivial et le spirituel, entre des traits brillants et des passages amorphes, entre le grotesque et le tragique.(Philippe Albèra)

Concert SMC Lausanne: